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A Carrot in Paris

Concours de nouvelles

13 Novembre 2010 , Rédigé par NnewïaM Publié dans #Ecrits

Une fois n'est pas coutume mais peut le devenir, j'ai envoyé cette courte nouvelle à un concours, d'où le titre. Le thème était imposé, à vous de me dire à quoi ces paragraphes vous font penser !

 

 

Le temps paraît long aux petites jambes. Je marche aux côtés de ma mère depuis une éternité, je me cramponne à sa longue main et je continue. J'aime bien marcher, l'été, dans les montagnes, mais là c'est différent, je le vois bien. La terre et la mousse se sont changées en sable qui crisse, mais ce n'est pas la plage. Les tee-shirts et shorts sont devenus robes et chemises noires, je suis fier d'étrenner mon pantalon et mes chaussures cirées. De temps en temps je jette des coups d'oeil en arrière. Les gens qui nous suivent sont habillés pareil. Pas terrible les talons hauts, pour marcher. Une femme a déjà dû renoncer, elle est partie en pleurant, ce sont les chaussures j'ai pensé.

Maman marche bien droite, elle. Ce ne doit pas être facile car elle ne regarde que la toute petite pointe de ses pieds. Heureusement, je suis là, je me dis. Je gonfle la poitrine, je bombe le torse, et me voilà parti pour être son guide, son protecteur. J'aime bien les romans de chevalerie. Je n'ai pas d'épée mais c'est tout comme, avant de partir j'ai eu droit à une sucette, j'ai gardé le bâton dans ma poche. Je me sens fort, je suis le nouvel homme de la maison m'a dit ma grand-mère. Je n'ai pas bien compris, mais j'imagine que ça ne doit pas être très éloigné d'une mission de protection.

Je perds un peu le fil de tout ça. Il y a eu les larmes, les fleurs, les coups de téléphone, et maintenant cette marche qu'on dirait sans but tellement elle est lente. Personne ne parle, ne rit. Va-t-on au moins quelque part ? Le paysage est le même partout, les chaussures de ma mère claquent à intervalle régulier sur le sol. Je fais attention au bruit de mes pas, les ennemis ne doivent pas savoir qu'on est là. Tout autour, des tombes se font écho, grises ou noires, en marbre ou en pierre. De bonnes cachettes, mais je ne laisserai personne attaquer Maman.

 

Toujours rien. A un moment, à un virage, j'ai espéré. Espéré un changement, de quoi je ne sais pas, c'est idiot. J'ai six ans, je suis trop petit, c'est ce qu'on m'a dit l'autre jour. Maman a pleuré, elle voulait que je vienne. J'ai grandi ? Le temps qui passe si lentement aujourd'hui, c'est ma transformation en adulte ? Six ans c'est peu, je peine encore à attraper les pots de confiture chez ma grand-mère. Papa y arrivait, lui. C'est ça être adulte, j'imagine. Manger des sucreries tant qu'on veut et tant qu'on peut les chiper. Donc non, je ne suis pas un adulte, pas encore.

Le cortège s'est arrêté, après quelques vibrations. Le vent ne souffle pas fort, mais Maman tremble un peu, alors j'ai serré sa main. Elle a baissé la tête, un peu plus, maintenant elle ne peut plus voir ses chaussures. C'est dommage parce qu'elles sont jolies, elles ne sont pas noires mais grises avec un peu de brillant dessus. C'est élégant. J'aime bien ce mot, élégant. J'ai lu ça dans un roman, avec des princesses aux longs cheveux et aux robes élégantes. On dirait un éléphant avec des gants, ça me fait rire de dire ça. Personne ne sourit autour de moi alors je me concentre, je me tiens droit et j'attends. J'ai l'impression de ne faire que ça depuis le début, depuis la voiture, depuis la ceinture de sécurité sur le siège arrière. J'ai dit, Je peux me mettre devant, Papa n'est pas là. On ne m'a pas répondu, je me suis assis à ma place habituelle. Je ne suis peut-être pas l'homme de la maison, j'ai dû mal comprendre.

 

Je fais coucou à ma grand-mère, elle n'est pas très loin. C'est comme si je n'existais pas, qui s'intéresse à un enfant ? Personne. Le but de toute cette marche, c'était une tombe, comme il y en a partout autour. Sauf que dessus, c'est le nom de mon Papa. Ils se sont trompés, j'ai pensé. Mon Papa il va nous rejoindre tout à l'heure, il va reprendre sa place habituelle. Il est à l'hôpital, il ne va pas très bien mais il va revenir, il me l'a promis. Un adulte ça tient ses promesses, pas comme Ilona qui m'a promis un bisou et qui m'a tiré la langue l'autre jour en me disant que j'étais bête de l'avoir crue. Je lui ai répondu très sérieusement qu'il fallait qu'elle tienne parole, comme dans les serments du roi Arthur, mais elle a ri et est partie en courant.

Pour passer le temps, je me rappelle la leçon de mathématiques sur laquelle j'aurais dû être interrogé, aujourd'hui. Je pense à mes copains qui sont assis à leur place, comme tous les jours, et ma table qui est vide. Tout est bien rangé dans mon casier, et la maîtresse me dit : Ce n'est pas grave, bonhomme, tu le referas le contrôle. C'est la première fois qu'elle m'appelle bonhomme, ça me fait drôle.

 

Maman m'a lâché la main. J'ai vacillé moi aussi, et pourtant comme je l'ai dit il n'y avait pas beaucoup de vent. Je la regarde, elle est grande, et moi je suis petit à côté. Un jour je serai grand, en attendant Maman est debout et je suis seul. Elle commence à parler, j'écoute sans trop comprendre. Elle parle d'amour, de beaucoup d'amour, et je ne peux qu'être d'accord avec elle. Papa est super, on joue beaucoup ensemble, on fait des bagarres et il me donne du chocolat en cachette quand je n'ai plus le droit, quand l'heure est dépassée. Chez nous on ne mange pas de chocolat après vingt heures, c'est interdit ; mais quand Maman ne regarde pas et que j'ai été sage, Papa me fait un clin d'oeil et c'est notre signe, c'est le moment du chocolat du soir. Le meilleur. Celui qui a un petit goût d'interdit, celui qu'on mange en cachette en rigolant en douce, tout heureux de ne pas s'être fait prendre.

 

Papa est parti. Cette phrase je l'ai entendue et ré-entendue jusqu'à ne plus la comprendre. Quel sens lui donner ? L'autre jour encore il me parlait à l'oreille à l'hôpital, je l'écoutais, je me souviens. Je dois prendre soin de Maman, de moi, de mes études. Je peux continuer à manger du chocolat, ce sera notre petit secret il a dit. J'ai souri. Alors comment serait-il parti ? Il ne pouvait pas même se lever du grand lit blanc, marcher je n'en parle même pas, mais comme il faut se lever pour marcher, c'est idiot ce que je dis. C'est là qu'on voit que le temps n'a pas fait son affaire comme il faut, je suis encore petit, trop petit pour protéger Maman, et d'ailleurs mon bâton de sucette n'est pas une vraie épée. Il est un peu mou, je l'ai trop suçoté, il a perdu le goût du citron.

 

Maman pleure. J'ai dû manquer quelque chose, c'est tout moi ça, je pense à plein de trucs et je n'entends pas ce que dit la maîtresse. L'autre jour je n'ai même pas entendu mon nom ! Je devais parler de ce que j'aimerais faire plus tard, mais c'est quoi plus tard ? Dans un an ? C'est trop tôt pour un métier, sauf en Inde où on peut déjà commencer à travailler, j'ai vu ça à la télévision. Je n'aimerais pas travailler si petit, j'ai dit. La maîtresse a ri, mais je ne trouvais pas ça drôle. Les images des enfants dans les mines m'avaient plutôt serré la gorge, et je n'ai pas fini mon dessert, ce soir-là.

Les gens se pressent tout autour d'elle, de nous, elle m'a repris la main et c'est à son tour de la serrer, fort. Elle me fait un peu mal mais je ne lui dis pas. Je reconnais des visages, des mains qui m'ébouriffent les cheveux. Je regarde Maman, un peu honteux. C'est elle qui m'a coiffé ce matin, elle m'a dit de faire attention, qu'il ne fallait pas que je me décoiffe ; et voilà qu'on vient me frotter la tête ! Maman n'a pas de réaction, elle est occupée à autre chose, j'en profite pour plaquer mes cheveux sur mon front, ni vu ni connu. Pas de sourires, pas de rires, que du noir. Une absence qui commence à peser, j'aimerais qu'il revienne, et pourquoi cette tombe ? On jette des fleurs dedans, du mimosa, ça n'est pas facile à trouver en plein mois de septembre, mais il y en a. J'en prends une branche, je colle mon nez contre une petite boule jaune et j'inspire fort.

Des rires, de la neige dorée. Des écharpes qui volent, des flaques d'eau, un peu. Un vent de tempête, qui secoue les branches du grand arbre, qui rougit les joues et agite les cheveux de ma mère. Je suis dans les bras de Papa, il me balance à bout de bras, je ris encore et encore. Des souvenirs. Tout ça dans une boule jaune, ça fait beaucoup, alors je la jette avec les autres, au fond du grand trou, sur le cercueil.

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Runa 13/06/2011 20:58



Superbe.. Je ne sais pas si tu as gagné ou non ce concours mais ta nouvelle m'a émue. (Peut-être aussi parce que d'une certaine manière je m'y retrouve). J'ai quelques hypothèses pour le
thème.. La mort d'un être cher? Mais je pencherais plutôt sur le rapport de l'enfant au monde, et d'une manière plus générale le fait de grandir, de devoir avancer.



NnewïaM 13/06/2011 21:38



O_O Félicitations, tu as tapé en plein dans le mille ! =) Le thème exact était : "Le temps qui passe", je l'ai traité comme tu l'as dit, avec un enfant qui est forcé de grandir et de s'adapter à
ce qui lui arrive...



amiga 03/12/2010 17:10



Pauvre petit ! tout de suite me vient l'idée de l'enterrement de JFK... idée débile, je sais pas pourquoi !!!


Bref, quel était donc ce thème ??



NnewïaM 05/12/2010 14:54



Le temps qui passe, pas forcément évident ^^



Eléonore 15/11/2010 22:08



ça va ça va, je te remercie!


Dis-moi, pourrais-tu m'envoyer ton numéro par mail? On pourrait discuter plus aisément ainsi. ^^


Bisous!



NnewïaM 15/11/2010 22:23



Pas de problème



Eléonore 15/11/2010 15:56



C'est vraiment très joli... Très bien écrit, j'ai même une petite boule dans la gorge... J'espère que tout va bien pour toi. Je ne t'oublie pas.



NnewïaM 15/11/2010 21:15



Tout va très bien, mon cerveau me trouve toujours des idées tordues... j'en ai plein en stock, mais je ne suis pas déprimée ^^


Comment tu vas, toi ?