Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
A Carrot in Paris

La découverte de l'ombre.

28 Octobre 2009 , Rédigé par NnewïaM Publié dans #Contraintes en tous genres

Sur le petit pont, une femme marchait d'un pas peu sûr. Elle n'était ni attendue ni désirée mais n'avait aucune envie de traîner dans ces contrées abandonnées de Dieu.
Une rumeur la saisit au moment où elle allait sauter sur l'autre rive. Elle n'en croyait pas ses yeux. Le pont lui avait celé jusque là ce que la lune lui révélait à présent. Dans le silence le plus complet, le pré était désert, à l'exception d'un mur. Cette absence de bruit la perturba tout d'abord quelque peu, mais le trouble s'accentua lorsqu'elle prit conscience des bêtes qui s'étaient entassées là, par petits groupes ou bien toutes seules, semblant attendre un signal quelconque. Elle était invisible à leurs yeux et s'en réjouit, avant de se rendre compte du miroir de l'eau. Nouveau silence, encore plus sourd que le précédent. Le réveil des bêtes n'allait pas tarder, elle le sentait à leur corps tendu. Son âme engourdie lui hurlait de courir, de rentrer chez elle aussi vite qu'elle le pouvait, mais son esprit malin avait le dessus. Son corps à elle, faible machine, brûlait d'envie de les rejoindre, de hurler avec eux tandis que l'écriture de la sagesse diluait ses lettres vides de sens dans ses pupilles dilatées.
Plus loin encore, une maison abandonnée. Dans un coin, une fenêtre ouverte suggérait un feu de cheminée. Elle courut s'y réfugier. Dans la splendeur de l'hiver, la vieille maçonnerie de briques étincelait de givre. Quelques rares dernières fleurs d'automne, parmi les plus résistantes, persistaient aux fenêtres. Il faisait froid, si froid que le feu tardait à réchauffer ses membres engourdis. Ses yeux avaient peu à peu repris leur couleur normale et elle sentit un courant de honte la traverser de part en part. Qu'avait-elle donc fait ? S'était-elle prise pour le Malin ? Qui l'avait tenté de la sorte ?
Fermant les yeux, elle se vit parmi des arceaux d'abbaye, déserte elle aussi, alors que des litanies de mendiants se faisaient entendre au loin. Se balançant dans le vieux fauteuil, elle murmurait avec eux des aumônes qu'elle était seule à écouter.

Soudain, un verre brisé. Tout s'était tu, la brise gelée, le crépitement du feu, le hululement de la chouette des arbres alentour. Elle était seule dans la maison, ne sachant où aller. Une musique se fit alors entendre. La femme mit ses mains sur ses oreilles, gémit pour ne pas hurler. Dans sa semi-torpeur, elle émergeait doucement de l'abbaye où elle avait chanté et se croyait maintenant arrivée à l'heure du Jugement Dernier. Nulles trompettes, pourtant. La musique semblait être celle annonciatrice d'une pièce de théâtre comique, une bouffonnerie. Un homme survient, déguisé en Arlequin.
"Eh, bonsoir, ma mie ! Que faites-vous donc dans ce beau fauteuil alors qu'un lit vous a été préparé par mes valets ?
- Je... Qui êtes-vous ?
- Pardieu ! Je suis chez moi, ici, et ne crois pas bon de répondre à une question qui vous est adressée. Qui êtes-vous, femme de mon fauteuil ?
- Je ne sais
.- Alors laissez-moi vous guider ! L'ombre vous sied si bien, ma chère, qu'une chandelle ne vous sera pas utile. Venez."
Elle saisit sa main et se laissa guider à travers la maison. Ensemble ils descendirent un nombre incalculable d'escaliers - elle ne se souvenait même pas du chemin initial ! - avant de se retrouver dans le jardin, ou du moins ce qui avait dû être un charmant coin de paysage, autrefois. Les roses trémières avaient tout envahi et le lierre s'en donnait à coeur joie. Dans la froideur de l'hiver, c'était pourtant le houx et ses innombrables boules rouges qui dominait la composition. Le givre blanc et les taches de sang... elle sourit.
Ils arrivèrent à une échelle posée un peu plus loin contre un mur. Il l'invita à y monter.
"On n'y voit goutte ! protesta-t-elle."
Nulle réponse. Elle montait, pourtant, en pestant de temps à autre à voix basse contre cet individu qu'elle suivait de son plein gré. Arrivée en haut, un noir de jais l'accueillit. Ce fut comme si la lueur du croissant de lune qui éclairait le jardin endormi ne pouvait pénétrer cette chambre. Il s'agissait bien d'une chambre, pensa-t-elle, puisqu'après quelque temps elle put y distinguer un grand lit au centre de la pièce. Elle s'effaça pour laisser passer son... sauveur ? Guide ?
 "Prenez place, je vous en prie !" déclama-t-il d'un ton jovial. La musique s'était arrêtée et le silence qui l'avait assaillie sur le pont rouillé faisait à nouveau surface. Elle s'installa, toute droite, sur le lit. Il se pencha vers elle, toujours souriant.
"N'ayez pas peur, je m'en vais vous faire découvrir l'ombre..."

Sur un lit de velours, par une nuit d'hiver, une femme s'écroule sur les draps pourpres de son sang. La musique a repris : quelqu'un est entré dans son sanctuaire. L'homme secoue ses vêtements légèrement froissés, reprend son sourire et redescend."Tâchons au moins d'avoir l'air convenable !" se disait-il.

Gravure de Dürer, L'amour & la Mort, datée de 1503. L'historien de l'art Erwin Panofsky la considère comme une vision héraldique de l'Amour & la Mort, thème cher à la Renaissance et repris dans d'autres gravures du maître allemand.
Ici, l'inhabituel réside dans la représentation du crâne, vu de face (et non de côté !) au premier plan et qui annihile la vision totale des personnages. Aucune abstraction de la Mort n'est possible et le spectateur est directement concerné alors même que les personnages ne voient pas le symbole.

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article

Yann 28/10/2009 17:26


C'est très beau... Comme toujours ^^
Mais à lire plusieurs fois pour bien saisir la beauté de l'écrit