La princesse et l'écureuil.
Il était une fois une jeune princesse, vivant avec sa cour dans un petit château de région. Il n'y avait pas de quoi se réjouir, la vie n'était pas si rose que ça, néanmoins il y avait derrière le petit muret une vaste forêt qui réjouissait la princesse.
Comme toutes les princesses, elle n'avait évidemment pas le droit d'y pénétrer, aussi passait-elle toutes ses journées à rêver aux délices qui s'y pouvaient trouver. Elle ne pensait pas aux princes, non, elle était trop jeune encore. Elle s'imaginait surtout un ami, une présence qui ne la forcerait pas à se tenir droite lors des repas et à utiliser les couverts à poisson pour une brandade de morue. C'est très difficile, la brandade de morue, avec une petite fourchette.
Son précepteur la trouvait molle, dans la lune ; en un mot, ailleurs. En bon précepteur, il allait dire à ses parents qu'elle était vive d'esprit, digne de l'éducation qu'elle recevait et fort bien disposée pour les choses de l'étiquette. Ce n'était pas vrai, bien sûr, mais qui se soucie de dire la vérité au roi, si ce n'est un inconscient ? De toute façon, il était bien trop occupé à ses affaires pour se soucier de sa fille, qui n'entendait guère non plus aller sautiller sur ses genoux. Tout allait donc bien : le rêve d'un côté, la gravité de l'autre.
Un jour, alors que la princesse se rendait à son cours de couteaux et fourchettes appliqué aux soupes, elle entendit un faible cri. Ne sachant d'où il venait, elle s'arrêta un instant, son nécessaire à viande dans les bras. Le cri recommença quelques instants plus tard. Elle sourit. Ce qu'elle entendait ne provenait ni plus ni moins de la forêt, du moins de l'autre côté du petit mur. Elle n'était donc plus obligée d'aller à son cours ! Cette princesse avait décidément un souci quant à l'autorité.
Elle lâcha ses couteaux sur le sol, troussa ses jupes - une princesse se doit de porter au moins trois jupes, c'est la règle - et courut vers le bruit. Arrivée toute essouflée auprès du muret, elle ne remarqua tout d'abord rien. Pas découragée pour autant, la princesse se mit en quête d'une porte. En tant que princesse, il ne lui serait jamais venu à l'esprit qu'elle pouvait escalader le muret ; mais avec trois jupes, de toute façon, qu'auriez-vous fait à sa place ? Bien. Un petit espace au sol, sans doute aménagé pour les chiens de Sa Majesté, fut bientôt visible. Elle se prépara à y ramper quand l'origine du petit cri vint à elle.
Il avait eu la même idée que la princesse, à savoir constater de ses yeux ce qui se trouvait de l'autre côté de la grande barrière. Je dis grande, car il s'agissait là d'un petit écureuil. La princesse est petite, eh bien, l'écureuil n'est pas bien grand non plus, vous l'aurez compris. L'animal était roux, de cette couleur enflammée qui sied bien aux siens lorsque l'automne arrive, mais son ventre était d'un blanc tendre. Ses yeux trahissaient une curiosité grandissante, à peine mâtinée de peur devant l'humain qui se tenait assis, l'air étonné, au milieu de vêtements inutiles.
La princesse, se rappelant un énième cours de maintien, se raidit. Assise sur l'herbe, ses jupes autour d'elle et sa couronne de travers, il est à noter que ses parents ne l'auraient pas reconnue. L'écureuil, lui, s'en fichait comme d'une noisette habitée : il ne la connaissait pas. Au bout de quelques minutes d'un toisement réciproque, elle tendit la main. Le petit animal s'en empara comme s'il s'agissait là d'une nourriture inconnue, tenta d'y croquer mais fut surpris par le cri de la petite fille en face de lui.
"Aïe ! fit-elle, décidément très originale. Tu m'as fait mal !"
Elle n'avait jamais eu de cours de biologie, autrement elle aurait su qu'un écureuil ne parle pas. Mais puisque c'est un conte, autant y rajouter un peu de surnaturel.
"Je m'excuse."
Elle sursauta, regarda de droite, puis de gauche. Personne. Ah, si, l'écureuil.
"Tu sais parler ? Tu as beaucoup de poils.
- Je suis un écureuil.
- Oui. Et ton nom ?
- Mon nom ? Je n'ai pas de nom !
- C'est bien triste. Je vais t'appeler Kiki."
Kiki était né. Elle n'avait certes pas de cours de biologie, mais l'idéalisme était en philosophie une notion qu'elle affectionnait tout particulièrement. Si Kiki avait un nom, alors il existait. Elle s'en émut.
"Tu es à moi maintenant ! Je vais t'habiller de rubans roses et te planter un arbre."
Une princesse reste une princesse, quoi qu'il arrive.
[L'écureuil réussira-t-il à s'échapper ? Les couteaux tombés par terre vont-ils tuer le chambellan ? Le précepteur s'ennuiera-t-il de la princesse au point d'aller dire ses quatre vérités au roi ?]
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