Peut-on lire de la poésie dans le métro ?
La phrase "j'ai toujours aimé lire" fait cliché mais c'est pas grave, j'assume. Depuis toute petite, je trouve énormément de réconfort et de plaisir à lire, n'importe quoi d'ailleurs : des contes, des précis théoriques, de la fantasy (amour de ma vie littéraire), de la poésie ancienne ou contemporaine, des pièces de théâtre, des romans libertins du XVIIIe, de la mouvance surréaliste ou de l'OULIPO, des "plus faciles" comme Daniel Pennac, des nouvelles, des auteurs contemporains ou médiévaux, de la mythologie d'un peu partout, des livres d'histoire/de l'art bien évidemment... ça ne s'arrête pas. Lire Le Monde des Livres ne m'a jamais aidée à canaliser tout ça, et si je rentre dans une librairie, il faut littéralement m'arracher les livres des mains avant que je n'atteigne la caisse - Julien confirmera.
Piouf. Ca c'est fait. Ce pavé rempli de virgules est, en partie, la raison de mon étonnement. Pourquoi donc lis-je moins qu'avant ? Quelques pages, voire un chapitre, le soir avant de me coucher, et c'est tout - je fais volontairement abstraction des livres pour les cours et la recherche, là on tape dans les quatre par jour mais ça n'a rien à voir. Je les lis avec plaisir et attention, mais on ne lit pas saint Thomas d'Aquin pour se divertir. Enfin, on peut, mais ça n'est pas trop mon cas.
Deux vues de mon premier petit studio parisien : des livres, même dans 17m².
Je ne vais pas accuser la marche à pied, mais quand même. Depuis que je suis arrivée à Dublin, début septembre dernier, je ne prends plus les transports en commun. Habitant à vingt minutes de Trinity, en plein centre-ville, mes pieds font office de métro et m'emmènent un peu partout, les retards et les changements en moins. Première observation : c'est super, je me sens bien, j'adore marcher et le même décor jour après jour n'est jamais rébarbatif. L'air dublinois est largement moins pollué qu'à Paris et, arrivée sur O'Connell Bridge, si j'inspire à fond, je sens l'iode et la mer. Idéal donc.
Dublin début septembre : il faisait beau !
Pas si idéal que ça puisqu'on en arrive à la deuxième observation : quand je marche, je ne lis pas. Ca paraît con mais c'est bien vrai : j'ai de la musique dans les oreilles, certes, mais rien dans les mains, bien emmitouflées dans les poches -surtout en ce moment. Or, lorsque je compare le dévorage de livres de ces dernières années à ma consommation actuelle, force m'est de constater que... ça n'a rien à voir. Un exemple : l'an dernier, 140 pages = un ou deux jours selon la difficulté et la langue d'écriture, à raison d'une heure trente de trajet en métro quotidien. Depuis septembre, donc, je lis un chapitre par jour pendant les moments fastes -sauf durant l'épisode Hunger Games, où j'ai passé trois jours à ne faire que ça.
C'est avec ce constat un peu effrayant -qui accuser ? Mes pieds ou l'écran d'ordinateur ?- que j'en suis arrivée à la question qui fait office de titre. Lire dans le métro, ça fait lire beaucoup, surtout si on cumule avec les journaux du petit-déjeuner et goûter et du gros pavé le soir au lit. Mais est-ce vraiment souhaitable ? Peut-on lire tout et n'importe quoi dans le métro, à commencer par un Marc Lévy (ce qui n'est pas mon cas) et à terminer par un traité de Descartes ?
L'exemple de la poésie n'est pas innocent. Là encore, depuis toute petite, j'adore ça. Mon premier souvenir remonte à la classe de CE2, avec Paul Eluard et son poème Poisson. Depuis, j'apprécie autant Louise Labbé que Stéphane Mallarmé, avec une préférence énorme pour Yves Bonnefoy ou René-Guy Cadou. Je ne me gêne pas pour en lire dans le métro, donc... sauf que. Peut-on lire de la poésie dans le métro ? Peut-on s'immerger suffisamment, oublier le monde qui nous entoure -et punaise c'est difficile dans un métro bondé ? Peut-on lire un vers à voix haute pour mieux le savourer ?
Ce sont des questions difficiles auxquelles je n'ai pas de réponse. Je ne dis pas que lire de la poésie requiert un cadre à la Marcel Proust, avec le thé et les madeleines, mais le métro ne semble pas l'idéal non plus : trop de bruit, trop de monde, quand le poème exige plus d'intimité. L'entre-soi et le poète, c'est une belle idée mais qui en soulève une autre : et si c'était ça avec tous les livres, tous les genres ? Pourquoi rendre la poésie exclusive, alors même que certains auteurs souhaitent (et arrivent à) la démocratiser presque totalement ? Pourquoi est-ce qu'un Marc Lévy devrait se lire dans une rame pleine à craquer, à la va-vite, alors que Montaigne demande du temps et un bon fauteuil ?
Là encore, pas de réponse. J'écris des articles qui ne mènent nulle part, si ce n'est à de nouvelles interrogations. Dans tous les cas, le frétillement de la littérature n'est pas près de me quitter. J'espère qu'il en va de même pour vous, et que lire vous procure une paix facile à trouver n'importe où, c'est tout le mal que je vous souhaite.
Photo : mon jardin fin août, option pelouse grillée.
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